Part 11 (2/2)

Par malheur le jeudi suivant etait jour de sortie. Le soir M. le marquis ne rentra pas au dortoir. J'eus comme un pressentiment, et je ne dormis pas de toute la nuit.

Le lendemain, a la premiere etude, les eleves chuchotaient en regardant la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l'air, je mourais d'inquietude.

Vers les sept heures, la porte s'ouvrit d'un coup sec. Tous les enfants se leverent.

J'etais perdu....

Le princ.i.p.al entra le premier, puis M. Viot derriere lui, puis enfin un grand vieux boutonne jusqu'au menton dans une longue redingote, et cravate d'un col de crin haut de quatre doigts. Celui-la, je ne le connaissais pas, mais je compris tout de suite que c'etait M. de Boucoyran le pere.

Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre ses dents.

Je n'eus pas meme le courage de descendre de ma chaire pour faire honneur a ces messieurs; eux non plus, en entrant, ne me saluerent pas.

Ils prirent position tous les trois au milieu de l'etude, et, jusqu'a leur sortie, ne regarderent pas une seule fois de mon cote.

Ce fut le princ.i.p.al qui ouvrit le feu.

- Messieurs, dit-il en s'adressant aux eleves, nous venons ici remplir une mission penible, tres penible. Un de vos maitres s'est rendu coupable d'une faute si grave qu'il est de notre devoir de lui infliger un blame public.

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La-dessus le voila parti a m'infliger un blame qui dura au moins un grand quart d'heure. Tous les faits denature: le marquis etait le meilleur eleve du college; je l'avais brutalise sans raison, sans excuse.

Enfin j'avais manque a tous mes devoirs.

Que repondre a ces accusations?

De temps en temps j'essayais de me defendre. ”Pardon, monsieur le princ.i.p.al!...” Mais le princ.i.p.al ne m'ecoutait pas, et il m'infligea son blame jusqu'au bout.

Apres lui M. de Boucoyran, le pere, prit la parole, et de quelle facon!...

Un veritable requisitoire. Malheureux pere! On lui avait presque a.s.sa.s.sine son enfant. Sur ce pauvre pet.i.t etre sans defense on s'etait rue comme...comme...comment dirait-il?... comme un buffle, comme un buffle sauvage. L'enfant gardait le lit depuis deux jours.

Depuis deux jours sa mere, en larmes, le veillait....

Ah! s'il avait eu affaire a un homme, c'est lui, M. de Boucoyran le pere, qui se serait charge de venger son enfant! Mais On n'etait qu'un galopin dont il avait pitie. Seulement qu'On se le tint pour dit: si jamais On touchait encore a un cheveu de son fils, On se ferait couper les deux oreilles tout net....

Pendant ce beau discours les eleves riaient sous cape, et les clefs de M. Viot fretillaient de plaisir. Debout dans sa chaire, pale de rage, le pauvre On ecoutait toutes ces injures, devorait toutes ces humiliations et se gardait bien de repondre. Si On avait repondu, On aurait ete cha.s.se du college; et alors ou aller?

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Enfin, au bout d'une heure, quand ils furent a sec d'eloquence, ces trois messieurs se retirement. Derriere eux il se fit dans l'etude un grand brouhaha. J'essayai, mais vainement, d'obtenir un peu de silence; les enfants me riaient au nez. L'affaire Boucoyran avait acheve de tuer mon autorite.

Oh! ce fut une terrible affaire!

Toute la ville s'en emut.... Au Pet.i.t-Cercle, au Grand-Cercle, dans les cafes, a la musique, on ne parlait pas d'autre chose.

Les gens bien informes donnaient des details a faire dresser les cheveux.

Il parait que ce maitre d'etude etait un monstre, un ogre.

Il avait torture l'enfant avec des raffinements inous de cruaute.

En parlant de lui on ne disait plus que ”le bourreau”.

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