Part 3 (1/2)
Alors, Mme Eyssette s'a.s.seyait aupres de lui, avec son tricot, et restait la de longues heures, comptant ses mailles a voix ba.s.se, avec un gros soupir de temps en temps.
Pauvre Mme Eyssette! Elle y pensait toujours, a ce cher pays qu'elle n'esperait plus revoir.... Helas! [19] pour son malheur, pour notre malheur a tous, elle allait le revoir bientot..
[Le Pet.i.t Chose, returning home from school one day, learns from M. Eyssette that his mother and Jacques have gone to see his clergyman brother who is dangerously ill. In the evening a telegram, ”Il est mort, priez pour lui,” arrives. Both farther and son are broken-hearted, and console each other in the terrible loss that has overtaken the family.]
III
LE CAHIER ROUGE
Il y avait deja quelque temps que notre cher abbe etait mort, lorsqu'un soir, a l'heure de nous coucher, je fus tres etonne de voir Jacques fermer notre chambre a double tour, et venir vers moi, d'un grand air de solennite et de mystere.
- Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose, mais il faut me jurer que tu n'en parleras jamais.
Je repondis sans hesiter:
- Je te le jure, Jacques.
- Eh bien! tu ne sais pas?... chut!... Je fais un poeme, un grand poeme.
- Un poeme, Jacques! tu fais un poeme, toi!
Pour toute reponse, Jacques tira de dessous sa veste un enorme cahier rouge qu'il avait cartonne lui-meme, et en tete duquel il avait ecrit de sa plus belle main:
[20]
_RELIGION! RELIGION!_
Poeme en douze chants
PAR EYSSETTE (JACQUES).
C'etait si grand que j'en eus comme un vertige.
Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques!), comme je vous aurais saute au cou de bon cur, si j'avais ose! Mais je n'osai pas.... Songez donc!...
_Religion! Religion!_ poeme en douze chants!... Pourtant la verite m'oblige a dire que ce poeme en douze chants etait loin d'etre termine.
Je crois meme qu'il n'y avait encore de fait que les quatre premiers vers du premier chant; mais comme disait Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: ”Maintenant que j'ai mes quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une affaire de temps.”
Ce reste qui n'etait rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette (Jacques) n'en put venir a bout.... Que voulez-vous? les poemes ont leurs destinees; il parait que la destinee de _Religion! Religion!_ poeme en douze chants, etait de ne pas etre en douze chants du tout. Le poete eut beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers.
C'etait fatal. A la fin, le malheureux garcon, impatiente, congedia la Muse (on disait encore la Muse en ce temps-la). Et le cahier rouge?...
Oh! le cahier rouge, il avait sa destinee aussi, celui-la.
Jacques me dit: ”Je te le donne, mets-y ce que tu voudras.”
Savez-vous ce que j'y mis, moi?... Mes [21] poesies, parbleu! les poesies du pet.i.t Chose. Jacques m'avait donne son mal.
Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le pet.i.t Chose est en train de cueillir des rimes, nous allons d'une enjambee franchir quatre ou cinq annees de sa vie. J'ai hate d'arriver a un certain printemps de 18.., dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles.
Du reste, ce fragment de ma vie que je pa.s.se sous silence, le lecteur ne perdra rien a ne pas le connaitre. C'est toujours la meme chanson, des larmes et de la misere! les affaires qui ne vont pas, des loyers en r.e.t.a.r.d, des creanciers qui font des scenes, les diamants de la mere vendus, l'argenterie au mont-de-piete, les draps de lit qui ont des trous, les pantalons qui ont des pieces; des privations de toutes sortes, des humiliations de tous les jours, l'eternel ”comment ferons-nous demain?” le coup de sonnette insolent des huissiers, le concierge qui sourit quand on pa.s.se, et puis les emprunts, et puis les protets, et puis... et puis....