Part 9 (2/2)

La-dessus, il se remit a sa lecture et me laissa sortir, sans meme me regarder.

A partir de ce jour j'eus tous les philosophes de l'univers a ma disposition; j'entrais chez l'abbe Germane sans frapper, comme chez moi.

Le plus souvent, aux heures ou je venais, l'abbe faisait sa cla.s.se, et la chambre etait vide. La pet.i.te pipe dormait sur le bord de la table, au milieu des in-folio a tranches rouges et d'innombrables papiers couverts de pattes de mouches.... Quelquefois aussi l'abbe Germane etait la. Je le trouvais lisant, ecrivant, marchant de long en large, a grandes enjambees. En entrant, je disais d'une voix timide:

- Bonjour, monsieur l'abbe!

La plupart du temps il ne me repondait pas.... Je prenais mon philosophe sur le troisieme rayon a gauche, et je m'en allais, sans qu'on eut seulement l'air de soupconner ma presence.... Jusqu'a la fin de l'annee [57] nous n'echangeames pas vingt paroles; mais n'importe! quelque chose en moi-meme m'avertissait que nous etions de grands amis....

Cependant les vacances approchaient.

Enfin le grand jour arriva. Il etait temps; je n'y plus tenir.

On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens.... Je la vois encore avec sa tente bariolee, ses murs couverts de draperies blanches, ses grands arbres verts pleins de drapeaux.... Au fond, une longue estrade ou etaient installees les autorites du college dans des fauteuils en velours grenat.... Oh!

L'abbe Germane etait sur l'estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas s'en douter. Allonge dans son fauteuil, la tete renversee, il ecoutait ses voisins d'une oreille distraite et semblait suivre de l'il, a travers le feuillage, la fumee d'une pipe imaginaire....

Au pied de l'estrade la musique, trombones et ophicleides, reluisant au soleil; les trois divisions enta.s.sees sur des bancs, avec les maitres en serre-file; puis, derriere, la cohue des parents, le professeur de seconde offrant le bras aux dames en criant: ”Place! place!” et enfin, perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d'un bout de la cour a l'autre et qu'on entendait-frinc! frinc! frinc!- a droite, a gauche, ici, partout en meme temps.

La ceremonie commenca, il faisait chaud. Pas d'air sous la tente....

Il y avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient a l'ombre de leurs marabouts, et des messieurs chauves qui s'epongeaient la tete avec des foulards ponceau. Tout etait rouge: les visages, [58]

les tapis, les drapeaux, les fauteuils.... Nous eumes trois discours, qu'on applaudit beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas.

La-haut, derriere la fenetre du premier etage, les yeux noirs cousaient a leur place habituelle, et mon ame allait vers eux.... Pauvres yeux noirs!

meme ce jour-la, la fee aux lunettes ne les laissait pas chomer....

Quand le dernier nom du dernier accessit de la derniere cla.s.se eut ete proclame, la musique entama une marche triomphale et tout se debanda.

Tohu-bohu general. Les professeurs descendaient de l'estrade; les eleves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles.

On s'embra.s.sait, on s'appelait: ”Par ici! par ici!” Les surs des laureats s'en allaient fierement avec les couronnes de leurs freres.

Les robes de soie faisaient froufrou a travers les chaises....

Immobile derriere un arbre, le pet.i.t Chose regardait pa.s.ser les belles dames, tout malingre et tout honteux dans son habit rape.

Peu a peu la cour se desemplit. A la grande porte le princ.i.p.al et M. Viot se tenaient debout, caressant les enfants au pa.s.sage, saluant les parents jusqu'a terre.

- A l'annee prochaine, a l'annee prochaine! disait le princ.i.p.al avec un sourire calin.... Les clefs de M. Viot tintaient, pleines de caresses: ”Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous, pet.i.ts amis, revenez-nous l'annee prochaine.”

Les enfants se laissaient embra.s.ser negligemment et franchissaient l'escalier d'un bond.

Ceux-la montaient dans de belles voitures armoriees, ou les meres et les surs rangeaient leurs [59] grandes jupes pour faire place.

Clic! clac!... En route vers le chateau!... Nous allons revoir nos parcs, nos pelouses, l'escarpolette sous les acacias, les volieres pleines d'oiseaux rares, la piece d'eau avec ses deux cygnes, et la grande terra.s.se a bal.u.s.tres ou l'on prend des sorbets le soir.

D'autres grimpaient dans les chars a banc de famille, a cote de jolies filles riant a belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermiere conduisait avec sa chaine d'or autour du cou.... Fouette, Mathurine!

On retourne a la metairie; on va manger des beurrees, boire du vin muscat, cha.s.ser a la pipee tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon!

Heureux enfants! ils s'en allaient, ils partaient tous.... Ah! si j'avais pu partir moi aussi....

[Le Pet.i.t Chose breaks down owing to overstrain, and for five days is in a state of delirium. His farther, who happens to be in the neighbourhood on business, comes to see his son, and finding him in this precarious state, watches over him day and night till called away.]

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