Part 1 (2/2)

In presenting this delightful story of a writer who is probably the most widely read in France to-day, the Editor has felt reluctantly compelled to abridge the original text by about fifty pages, so as to bring it within easy scope of the cla.s.s-room; but in spite of these omissions he confidently hopes that the book will not fail to charm all the students who read it.

S. T.

LE PEt.i.t CHOSE

I

LA FABRIQUE

Je suis ne le 13 mai 18.., dans une ville du Languedoc, ou l'on trouve, comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de poussiere, un couvent de Carmelites et deux ou trois monuments romains.

Mon pere, M. Eyssette, qui faisait a cette epoque le commerce des foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan de laquelle il s'etait taille une habitation commode, tout ombragee de platanes, et separee des ateliers par un vaste jardin. C'est la que je suis venu au monde et que j'ai pa.s.se les premieres, les seules bonnes annees de ma vie. Aussi ma memoire reconnaissante a-t-elle garde du jardin, de la fabrique et des platanes un imperissable souvenir, et lorsqu'a la ruine de mes parents il m'a fallu me separer de ces choses, je les ai positivement regrettees comme des etres.

[2]

Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur a la maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisiniere, m'a souvent conte depuis comme quoi mon pere, en voyage a ce moment, recut en meme temps la nouvelle de mon apparition dans le monde et celle de la disparition d'un de ses clients de Ma.r.s.eille, qui lui emportait plus de quarante mille francs.

C'est une verite, je fus la mauvaise etoile de mes parents. Du jour de ma naissance, d'incroyables malheurs les a.s.saillirent par vingt endroits. D'abord nous eumes donc le client de Ma.r.s.eille, puis deux fois le feu dans la meme annee, puis la greve des ourdisseuses, puis notre brouille avec l'oncle Baptiste, puis un proces tres couteux avec nos marchands de couleurs, puis, enfin, la Revolution de 18.., qui nous donna le coup de grace.

A partir de ce moment la fabrique ne batt.i.t plus que d'une aile; pet.i.t a pet.i.t, les ateliers se viderent: chaque semaine un metier a bas, chaque mois une table d'impression de moins. C'etait pitie de voir la vie s'en aller de notre maison comme d'un corps malade, lentement, tous les jours un peu. Une fois, on n'entra plus dans les salles du second.

Une autre fois, la cour du fond fut cond.a.m.nee. Cela dura ainsi pendant deux ans; pendant deux ans la fabrique agonisa. Enfin, un jour, les ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers ne sonna pas, le puits a roue cessa de grincer, l'eau des grands ba.s.sins, dans lesquels on lavait les tissus, demeura immobile, et bientot, dans toute la fabrique, il ne resta plus que [3] M. et Mme Eyssette, la vieille Annou, mon frere Jacques et moi; puis, la-bas, dans le fond, pour garder les ateliers, le concierge Colombe et son fils le pet.i.t Rouget.

C'etait fini, nous etions ruines.

J'avais alors six ou sept ans. Comme j'etais tres frele et maladif, mes parents n'avaient pas voulu m'envoyer a l'ecole. Ma mere m'avait seulement appris a lire et a ecrire, plus quelques mots d'espagnol et deux ou trois airs de guitare a l'aide desquels on m'avait fait, dans la famille, une reputation de pet.i.t prodige. Grace a ce systeme d'education, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus a.s.sister dans tous ses details a l'agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me laissa froid, je l'avoue; meme je trouvai a notre ruine ce cote tres agreable que je pouvais gambader a ma guise par toute la fabrique, ce qui, du temps des ouvriers, ne m'etait permis que le dimanche.

Je disais gravement au pet.i.t Rouget: ”Maintenant, la fabrique est a moi; on me l'a donnee pour jouer.” Et le pet.i.t Rouget me croyait.

Il croyait tout ce que je lui disais, cet imbecile.

A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre debacle aussi gaiement. Tout a coup M. Eyssette devint terrible; c'etait dans l'habitude une nature enflammee, violente, exageree, aimant les cris, la ca.s.se et les tonnerres; au fond, un tres excellent homme, ayant seulement la main leste, le verbe haut et l'imperieux besoin de donner le tremblement a tout ce qui l'entourait. La mauvaise fortune, au lieu de l'abattre, l'exaspera. Du soir au matin, ce fut une colere formidable qui, ne sachant a qui s'en prendre, [4] s'attaquait a tout, au soleil, au mistral, a Jacques, a la vieille Annou, a la Revolution, oh! surtout a la Revolution!... A entendre mon pere, vous auriez jure que cette Revolution de 18.., qui nous avait mis a mal, etait specialement dirigee contre nous. Aussi je vous prie de croire que les revolutionnaires n'etaient pas en odeur de saintete dans la maison Eyssette. Dieu sait ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce temps-la.... Encore aujourd'hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve!) sent venir son acces de goutte, il s'etend peniblement sur sa chaise longue, et nous l'entendons dire: ”Oh! ces revolutionnaires!...”

A l'epoque dont je vous parle, M. Eyssette n'avait pas la goutte, et la douleur de se voir ruine en avait fait un homme terrible que personne ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours. Autour de lui, chacun se taisait; on avait peur. A table, nous demandions du pain a voix ba.s.se. On n'osait pas meme pleurer devant lui.

Aussi, des qu'il avait tourne les talons, ce n'etait qu'un sanglot, d'un bout de la maison a l'autre; ma mere, la vieille Annou, mon frere Jacques et aussi mon grand frere l'abbe, lorsqu'il venait nous voir, tout le monde s'y mettait. Ma mere, cela se concoit, pleurait de voir M. Eyssette malheureux; l'abbe et la vieille Annou pleuraient de voir pleurer Mme Eyssette; quant a Jacques, trop jeune encore pour comprendre nos malheurs,-il avait a peine deux ans de plus que moi,-il pleurait par besoin, pour le plaisir.

Un singulier enfant que mon frere Jacques! En [5] voila un qui avait le don des larmes! D'aussi loin qu'il me souvienne, je le vois, les yeux rouges et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en cla.s.se, a la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout. Quand on lui disait: ”Qu'as-tu?” il repondait en sanglotant: ”Je n'ai rien.” Et, le plus curieux, c'est qu'il n'avait rien.

Il pleurait comme on se mouche, plus souvent, voila tout. Quelquefois M. Eyssette, exaspere, disait a ma mere: ”Cet enfant est ridicule, regardez-le!... c'est un fleuve.” A quoi Mme Eyssette repondait de sa voix douce: ”Que veux-tu, mon ami? cela pa.s.sera en grandissant; a son age, j'etais comme lui.” En attendant, Jacques grandissait; il grandissait beaucoup meme, et _cela_ ne lui pa.s.sait pas. Tout au contraire, la singuliere apt.i.tude qu'avait cet etrange garcon a repandre sans raison des averses de larmes allait chaque jour en augmentant. Aussi la desolation de nos parents lui fut une grande fortune.... C'est pour le coup qu'il s'en donna de sangloter a son aise des journees entieres, sans que personne vint lui dire: ”Qu'as-tu?”

En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli cote.

Pour ma part, j'etais tres heureux. On ne s'occupait plus de moi.

J'en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers deserts, ou nos pas sonnaient comme dans une eglise, et les grandes cours abandonnees, que l'herbe envahissait deja. Ce jeune Rouget, fils du concierge Colombe, etait un gros garcon d'une douzaine d'annees, fort comme un buf, devoue [6] comme un chien, bete comme une oie et remarquable surtout par une chevelure rouge, a laquelle il devait son surnom de Rouget. Seulement, je vais vous dire: Rouget, pour moi, n'etait pas Rouget. Il etait tour a tour mon fidele Vendredi, une tribu de sauvages, un equipage revolte, tout ce qu'on voulait. Moi-meme, en ce temps-la, je ne m'appelais pas Daniel Eyssette: j'etais cet homme singulier, vetu de peaux de betes, dont on venait de me donner les aventures, master Crusoe lui-meme. Douce folie! Le soir, apres souper, je relisais mon _Robinson_, je l'apprenais par cur; le jour, je le jouais, je le jouais avec rage, et tout ce qui m'entourait, je l'enrolais dans ma comedie. La fabrique n'etait plus la fabrique; c'etait mon ile deserte, oh! bien deserte. Les ba.s.sins jouaient le role d'Ocean, le jardin faisait une foret vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales qui etaient de la piece et qui ne le savaient pas. Rouget, lui non plus, ne se doutait guere de l'importance de son role. Si on lui avait demande ce que c'etait que Robinson, on l'aurait bien embarra.s.se; pourtant je dois dire qu'il tenait son emploi avec la plus grande conviction, et que, pour imiter le rugiss.e.m.e.nt des sauvages, il n'y en avait pas comme lui.

Ou avait-il appris? Je l'ignore. Toujours est-il que ces grands rugiss.e.m.e.nts de sauvage qu'il allait chercher dans le fond de sa gorge, en agitant sa forte criniere rouge, auraient fait fremir les plus braves.

Moi-meme, Robinson, j'en avais quelquefois le cur bouleverse, et j'etais oblige de lui dire a voix ba.s.se: ”Pas si fort, Rouget, tu me fais peur.”

Malheureus.e.m.e.nt, si Rouget imitait le cri des [7] sauvages tres bien, il savait encore mieux dire les gros mots d'enfants de la rue.

Tout en jouant, j'appris a faire comme lui, et un jour, en pleine table, un formidable juron m'echappa je ne sais comment. Consternation generale!

”Qui t'as appris cela? Ou l'as-tu entendu?” Ce fut un evenement. M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une maison de correction....

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